Et nous n’avons besoin de personne

Nous sommes comme sous un bloc de béton

Certains diraient : un cube

Nous sommes sous un bloc de béton

Dépossédées

Vidées de notre nous encore fœtus sur une photo qui passe de mains en mains et de vues en vues sur le réseau facebook-qui-s’en-fout

Nous sommes

Liquidées, rasées, soumises à cette oppression insurmontable

La pression du bloc de béton bêtement couché sur nos corps livides de femmes-sans-le-sou, de femmes-semblant, de femmes-femmes, femmes…

Nous sommes

Agonisantes, noyées presque dans la flaque de sang tiède qui réchauffe la scène des deux femmes écrasées par un bloc de béton

Sous tous les regards

Concupiscants

des proches, des faux-proches, des lointains, des autres, des auxiliaires, des auxiliaires des auxiliaires, des remplaçants de l’autre, des mouches à l’envers, des médias apathiques, des fleurs riantes dans le parc, pas loin de l’endroit où est tombé le le bloc de béton sur deux jolies jeunes filles, quelque part au milieu d’une ville que tout le monde connait.

I wish

I wish

I wish se dit la fille maigre et presque morte sous le bloc, i wish i could forgive the huge fucking bloc de béton qui m’a défoncé le dos alors que je n’avais rien demandé, moi, rien !

I wish

I wish

I wish se dit l’autre fille décomposée et une de ses jambes traine loin d’elle et craque encore sous le béton et craque, et rit de n’être qu’une jambe

_

Deux pantins désarticulés sous un immense bloc au milieu de la ville

Comme un grand pan d’immeuble

Et le beau sang neuf forme comme un de ces dessins de flaque super sympa qu’on vend en sticker qu’on peut coller sur la vitre

Et le beau sang neuf maintenant inutile pour soigner les grands mourants qui ont une bonne assurance dans un bel hôpital sur une colline

_

Et nous

On se regarde avec ce regard ironique qui dit « nous sommes les seules à savoir ce que ça fait que de se retrouver sous un bloc de béton »

On se regard avec ce regard familier qui dit « tu es belle, ma sœur, sous le bloc de béton, même à moitié morte de peur et une jambe en moins »

On se regarde avec ce regard lucide qui dit « personne ne nous aide mais nous avons su rester belles »

_

Et puis ils sont venus, tous ceux qui nous ont vues sous le cube

Pas ceux qui ont vu le cube tomber

Pas ceux qui ont su évaluer les risques de la chute du cube

Pas le cube –mais ce n’est pas de sa faute !

_

Ils sont venus.

Avec leurs pelles, leurs truelles, leurs grues

Ils sont venus,

Avec leurs râteaux, leurs chapeaux, leurs bras

_

Ils tiraient d’un côté et de l’autre

Ils tiraient d’un côté et de l’autre

Et nous nous restions affalées sur le sol

Baignant dans le sang familier

_

Souriant comme des femmes qui savent

Regardant ironiquement ces hommes autour de nous

Hahahahahaha

Aucun d’entre vous n’est assez fort pour soulever ce bloc de béton

Aucunes de vos théories ne peut résoudre le problème que nous avons à résoudre

Comment retirer ce bloc qui s’enfonce dans nos membres

_

Hahahhahaha

Aucun de vous ne sait s’étendre auprès de nous, gésir avec nous dans la marre rouge

Aucun de vous ne sait parler avec nos corps affreux, humiliés, splendides dans leur mort naissante

sans vomir aux quatre coins de la rue

sans éteindre la beauté de cette scène morbide

_

allez vous-en,

nous n’avons besoin de personne pour nous sauver

allez vous-en,

nous n’avons besoin de personne pour nous sauver

nous sourions de nos dents blanches et mon œil droit ne voit plus

mais je te vois, toi, sous le béton et je t’aime jusqu’au dernier souffle

et hahahhaha

_

nous n’avons besoin de personne.

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