Au réparateur du gaz

Cher M. Baumann,

Quand je vous voyais pour la première fois, vous et votre figure rouge vif, assis sur les escaliers entre le troisième et le quatrième étage, vos yeux n’étaient absolument pas surpris de me voir mais ils ronchonnaient doucement.

Comme me l’a dit Vincent hier, les choses sont toujours plus compliquées quand on est relativement jolie, mais votre oeil d’homme n’a tourné qu’une fois, cher Monsieur Baumann, car vous étiez venu pour faire votre travail et vous ne pouvez pas ciller et faire les choses autrement parce que votre cliente est jolie, non, non. De toute façon, ce n’est qu’un élément de la chose et dans votre journée de contrôleur de fuites de gaz dans votre ville, dans votre Genève des quarante cinq dernières années. Dans votre journée, vous l’avez dit, vous avez dû monter trois fois les escaliers à pieds, dont deux à cause de moi, car je ne me suis pas présentée, à onze heure, quand vous êtes arrivés, avec vos chaussures de travailleur et votre petite boîte à outils qui n’a pas suffit à réparer mon chauffage à gaz.

Mon cher Monsieur Baumann, quand vous m’avez dit que vous auriez dû appeler la police et un serrurier si vous n’aviez pas trouvé la vanne à gaz en bas de l’immeuble, et que j’aurais donc dû payer leurs services et la réparation de ma porte, je suis restée stoïque en me disant que j’avais eu de la chance. En revanche, quand vous m’avez dit qu’on me facturerait votre prestation cent-cinquante francs parce que vous avez dû revenir une deuxième fois par ma faute, je n’ai pas pu empêcher mes yeux de s’embuer. Mais je vous promet, monsieur Baumann, que je ne l’ai pas fait pour vous faire pitié, et j’ai même très discrètement essuyé une larme qui n’avait pas pu sécher sur l’oeil, ni s’y éteindre, comme elles font parfois quand on a envie de pleurer et qu’on se rappelle en même temps qu’on a vingt-cinq ans et plus d’excuses, ou qu’on se trouve devant une classe de quinze élèves et qu’ils ne vont pas comprendre pourquoi la dame devant eux qui sait tout verse une larme quand on parle de l’éducation et de la reconnaissance que l’on doit à ses parents, malgré tout. Monsieur Baumann, j’ai pleuré parce que je me suis dit que s’en était trop, c’est tout, je ne fuis absolument pas ma responsabilité : je sais qu’à cause de moi, vous avez dû monter deux fois ces escaliers et je sais que ce n’est pas facile pour vous puisque quinze minutes après les avoir montés vous respiriez encore avec difficulté.

Aussi, quand je vous ai proposé un joghurt, avant un verre d’eau Monsieur Baumann, ce n’était pas pour que vous me trouviez sympathique, c’est que je ne peux m’empêcher de proposer à manger aux gens qui viennent chez moi, et là je n’avais que des joghurt, des joghurt Danone qui viennent de France, parce que le taux de l’Euro est bas malgré les manoeuvres de la banque nationale et les courses en France sont avantageuses, et je n’ai pas l’impression de trahir la patrie parce que j’achète à l’étranger, d’autant que ce sont les français qui perdront leurs postes à la Migros si sont chiffre d’affaire baisse. Vous voyez Monsieur Baumann, moi aussi je peux avoir des conversations de genevoise même si je vous ai répondu que ma grand mère était vaudoise, mon père italien et mon grand père jamaïquain et que comme tout le monde vous avez dit “ah voilà, c’est fou comme c’est seulement le côté jamaïquain qu’on voit”…

Monsieur Baumann, j’ai souri quand vous m’avez demandé si j’avais vingt-deux ou vingt-trois ans et votre réaction quand je vous ai répondu que j’en avais vingt-cinq m’a amusée, vous étiez si surpris et avez dit : “ah, dis-donc, comme mon fiston!”. Je vous ai alors demandé ce qu’il faisait, vous m’avez répondu carrossier, j’ai dit que c’était un beau métier, vous m’avez dit qu’il n’avait pas étudié, comme moi (et là je me suis demandé comment vous saviez que j’étais étudiante, puis j’ai regardé ma plaque électrique, posée sur le plan de travail, et j’ai compris.) et je vous ai répondu que c’était mieux comme ça, parce qu’étudier ne permet pas forcément de bien gagner sa vie, mais ça nous sensibilise à des concepts et nous donne des clefs de lecture qui nous fatiguent plus qu’autre chose, puisque nous remettons toujours tout en question et analysons tout ce qui nous entoure, si bien que nous ne pouvons pas profiter simplement de la vie. Et puis j’aurais dû ajouter que nous ne savons pas même réparer une chaudière, comme vous savez le faire. J’ai été touchée quand vous m’avez proposé de le faire, sans me faire payer, après avoir vérifié si fuite de gaz il y avait et m’avez regardé avec des yeux moqueurs, mais pas trop car vous en avez vu d’autres, en me disant que la vanne était de toute façon fermée et que donc il ne pouvait pas y avoir de fuite, et m’avez proposé de mettre le nez sur la sortie de gaz, pour que je comprenne ce que c’était, l’odeur du gaz.

Monsieur Baumann, j’espère que je ne vous gêne pas en vous disant que j’ai observé vos mains tandis que vous répariez le chauffage, quand vous vidiez l’air des conduits, quand vous introduisiez dans le réchaud les morceaux de papier enflammés que je vous passais, quand vous coupiez des fils en serrant des dents car votre pince était trop petite (“vous comprenez je ne suis pas venu pour ça, je n’ai pas les outils qu’il faut, mais je m’y connais, je les réparais, ces choses, avant de travailler pour les SIG”).Vos mains, Monsieur Baumann, m’ont fait rêver. Parce qu’à ce moment là, quand je voyais vos mains noueuses sauver mon chauffage de cet hiver, quand je voyais vos veines saillantes, je me disais que j’aurais voulu savoir le faire, j’aurais voulu savoir réparer une machine, huiler la chaîne d’un vélo, m’essuyer le front et y mettre sans le vouloir de l’huile de moteur. J’aurais voulu courir plus vite que Daniel, encore, même après mes onze ans, j’aurais voulu continuer à n’avoir que des amis garçons, parler de nos bds et des filles qui ne savent même pas cracher. J’aurais voulu qu’Hikaru ne retourne pas au Japon et qu’on continue toutes les deux à être deux petits mecs.

J’aurais peut être voulu être votre fils, Monsieur Baumann, mais à la place j’étais cette belle jeune fille aux jambes immenses qui s’est assise sur le sol, à votre droite, pour vous seconder dans votre acharnement à réparer ce vieux chauffage alors que l’air ne voulait pas en sortir.

Quand vous partiez, Monsieur Baumann, et que vous me disiez que vous ne me factureriez pas votre visite, alors que vous étiez resté une heure de trop et aviez appelé les SIG depuis votre iphone qui s’éteignait tout seul car vous ne saviez pas l’utiliser, pour leur dire qu’ils s’étaient trompés dans la facturation, et que grâce à vous je me trouvais à ne plus avoir à payer les 661 francs qui me faisaient si peur, je vous ai aimé, Monsieur Baumann, je vous ai aimé plus que l’image de vous sur mon escalier, plus que l’image de vos mains, plus que l’image de moi en mécanicienne.

Monsieur Baumann, grâce à vous je sais que je ne peux pas être vous, ou votre fils, ou l’autre. Je ne peux partir nul part pour ça. Je dois retourner sur la piste rouge, à côté de Daniel, et me dire que l’important n’est pas de gagner, mais d’arriver avec ses propres aptitudes au bout de la course.

Une Réponse à “Au réparateur du gaz”

  1. Fernando dit :

    Je viens de loin et Zurich m’a recu il y a 10 min. Je prends l’avion demain soir et va passer la journee dans les caffees pres du Limmatplatz ou au Musee Riedberg. Si t veux m’accompagner

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